"Les résultats de l'enquête PISA nous interrogent aussi."

Laurent Vité
Enseignant, membre du Comité de la Société pédagogique genevoise
Paru dans l'Hebdo, 23 juin 2005

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Les chiffres des sondages sont interprétables à merci. Dans le débat sur l'école qui fait rage à Genève, tout le monde peut tirer les chiffres à soi et prêcher pour sa paroisse! Ainsi en va-t-il du sondage de l'Hebdo de la semaine du 9 juin et ses commentaires: Vous mentionnez 30% de Suisses qui pensent que l'école ne prépare pas bien les jeunes à leur vie professionnelle, en omettant de dire que 69% pensent le contraire! Vous mettez en avant une forte minorité et c'est important de l'entendre, mais il ne faudrait pas oublier la majorité. A contrario, concernant l'avis sur le système non sélectif du modèle finlandais, vous mettez en avant la majorité, mais vous passez totalement sous silence la minorité forte de 27% qui s'exprime pour une non sélection. De même, 27% de Suisses demandent des programmes moins chargés et 22% le statu quo, ce qui cumulé fait 49% de Suisses qui ne demandent pas de programmes scolaires plus ambitieux.

"Pourrait tellement mieux faire" clame madame Miauton dans son analyse; c'est évident, encore faudrait-il être d'accord sur les moyens pour améliorer ce qui ne va pas. Peut-être vaudrait-il la peine d'écouter les professionnels sur les solutions qu'ils proposent. Une chose est sûre, c'est que les enseignants travaillent à l'amélioration de ce système au quotidien: il le feront d'autant mieux quand leur cadre de travail sera plus serein, quand on arrêtera de les dénigrer à longueur de pages de média.

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Entretien publié sur le site Internet du journal
Propos recueillis par David Spring

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Enseignant en division élémentaire à l'école de Vieusseux à Genève, Laurent Vité est un "maître enfantin": les élèves dont il a la charge ont entre 4 et 8 ans. Rédacteur cantonal du magazine L'Educateur, il fait partie du comité de la Société pédagogique genevoise (SPG). Dans L'Hebdo du 23 juin 2005, il s'indigne du fait que l'on ne prend pas la "peine d'écouter les professionnels sur les solutions qu'ils proposent", pour améliorer l'école. Il livre ici quelques idées concrètes et décrit des réalisations peut-être méconnues, dans le domaine de l'apprentissage de la lecture, de la gestion de la violence et du contact avec les parents.

Le niveau de compétence en lecture des élèves inquiète…

C'est un souci quotidien dans mon travail. Je dois poser les premières bases de l'apprentissage de la lecture. Mais j'estime que le processus de cet apprentissage ne s'arrête pas à 8 ans. La complexification de la lecture doit être apprise, dans des cours de lecture qui portent ce nom! A Genève, nous parlons d'apprentissage continué de la lecture, de 4 à 15 ans.

De nombreux enfants ont-ils des difficultés en lecture à 8 ans?

Non. Mais nous sommes attentifs à ce que les enfants sachent bien lire. L'école de Vieusseux compte beaucoup d'élèves allophones, pour lesquels nous nous battons. Afin qu'ils acquièrent rapidement, à l'oral, du vocabulaire et de la syntaxe en français, pour pouvoir ensuite aborder le texte écrit. Les résultats de l'enquête PISA nous interrogent aussi.

Quelles initiatives concrètes prenez-vous pour améliorer le niveau en lecture?

L'exercice. Les enfants les plus grands possèdent un petit livre de lecture, à lire tous les jours. Nous faisons de la lecture en classe quotidiennement, avec tous les enfants. Ensuite, ils ont quelque chose à lire avec les parents, à la maison. Pédagogiquement, nous nous concentrons sur la différenciation.

C'est-à-dire?

Il en existe plusieurs types. Par exemple, nous pouvons assigner des tâches plus faciles à des enfants qui ont plus de difficultés, afin de renforcer des apprentissages fragiles. Nous pouvons aussi différencier le type d'aide: certains enfants vont très bien, et nous devons moins nous en occuper. Par contre, nous prenons plus de temps avec les élèves en difficulté. Et surtout, nous différencions au travers des enseignements par modules d'apprentissage. Actuellement, ils se déroulent en quatre séries de trois semaines, chaque année. Pendant ces trois semaines, nous consacrons six après-midi à mener une séquence en apprentissage de la lecture et production écrite, d'un bout à l'autre. Nous travaillons "à fond" pour que tous les enfants parviennent à l'objectif spécifique de la séquence.

Quels sont les avantages?

Chacune de ces séquences est graduée dans sa difficulté, et nous répartissons tous les élèves de l'école dans les groupes plus homogènes que les classes, en termes de performance. Nous pouvons travailler de façon plus pointue, avec des groupes plus homogènes. Cette méthode est efficace: placer des enfants en difficulté dans des modules plus simples permet de consolider leurs apprentissages. Mais les élèves performants y trouvent aussi leur compte, avec des modules de niveau supérieur.

Que vous manque-t-il?

Des moyens (rires). Notamment en ce qui concerne les généralistes non-titulaires (GNT) dans les classes. Ces enseignants n'ont pas de classe mais prennent en charge des groupes d'appui, dans le primaire. A l'école de Vieusseux, nous avons un équivalent plein temps, pour 170 élèves. Et nous sommes au-dessus de la moyenne cantonale! Mais nous aurions besoin de davantage de moyens dans ce domaine, car les appuis sont très efficaces.

Quel autre souci avez-vous?

La relation avec les parents. Trop de collègues les voient encore comme des ennemis potentiels, ou en ont peur.

Comment les faire venir à l'école? Ce n'est pas toujours facile…

A Genève, nous utilisons la "soirée porte-folio". Il s'agit d'un classeur dans lequel nous récoltons des travaux qui montrent les progrès de chaque élève dans les matières considérées. Il permet de mettre en valeur ce que l'enfant sait faire. Ensuite, l'enfant explique son propre travail à ses parents. Par ce moyen, nous parvenons à réunir presque tous les adultes. Avantage: les parents allophones peuvent se faire présenter, dans leur langue, ce qui se fait à l'école.

Il y a une angoisse autour de la violence à l'école…

Par exemple, il arrive que les élèves les plus grands fassent peur aux plus jeunes. Cela peut nous faire sourire, mais il s'agit d'un vrai problème pour ces petits. Pour le résoudre, nous travaillions avec le Conseil de classe, qui se réunit pendant une période par semaine, ou avec le Conseil d'école.

Comment fonctionnent-ils?

Les enfants composent ces Conseils, qui traitent des problèmes rencontrés. Ensuite, deux délégués du Conseil de classe se rendent une fois par mois au Conseil d'école pour y exposer les soucis. Il est arrivé que les petits enfants viennent exprimer qu'ils "en ont assez" que les grands élèves déboulent dans les couloirs comme des fous. Cela permet aux victimes de dire ce qui ne va pas, dans un cadre contrôlé par des adultes, afin d'éviter tout dérapage.

Comment gérez-vous les problèmes de contextes familiaux parfois difficiles?

Nous sommes un peu désarmés. Dans quartier de l'école de Vieusseux, le niveau socio-économique est assez faible. Quand les parents sont sous pression professionnelle, ont des problèmes d'alcool ou de violence, cela n'aide pas. D'autant plus qu'à Genève, les services qui s'occupent de cela sont débordés, notamment le Service de protection de la jeunesse. Les problèmes familiaux peuvent peser très lourd: dans les cas de divorce ou de violence, les enfants ne sont plus du tout disponibles pour des apprentissages scolaires.

Quels en sont les conséquences dans votre travail?

Nous consacrons énormément de temps à téléphoner aux psychologues et aux assistants sociaux pour trouver des solutions. Nous sommes placés au nœud du problème, confrontés aux situations familiales difficiles. Les moyens manquent assez nettement au niveau de l'encadrement périscolaire.

Votre formation vous permet-elle de faire face à cette problématique?

Pas vraiment, mais tant mieux! Car ce n'est pas notre travail. Même si nous en avions les compétences, il ne serait pas sain que nous nous en mêlions. Il faut définir les limites professionnelles.

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