Une rentrée scolaire sérieusement menacée

Olivier Baud
Président de la Société pédagogique genevoise
Paru dans la Tribune de Genève, 29 mai 2004

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Alors que l'année scolaire s'achève, les élèves et leurs parents, dans l'attente des résultats, échafaudent déjà des projets pour la prochaine rentrée. Comme si cette dernière était inéluctable. Comme si la pause estivale allait permettre de tout décanter et que des solutions allaient surgir par enchantement. Si nous pouvons espérer que toutes et tous seront requinqués fin août, nous ne serons hélas que plus lucides pour constater l'étendue du désastre qui attend les écoliers et étudiants. Il est difficile pour la population de se faire une idée juste de la situation, parce qu'avec les multiples attaques de la droite contre la fonction publique, les interpellations fusent de toutes parts, sans ordre cohérent, et restent au niveau des invectives, des procès d'intention, sans véritable débat. Il est évident que cela fait partie de la stratégie d'une faction arrogante de la majorité du Grand Conseil qui essaie de déborder tout le monde en déposant une pléthore de projets de lois iniques, dans l'espoir que sur la masse, quelques-uns passent. Mais la population se laissera-t-elle moquer plus avant? Nous verrons. Par ailleurs, les élections générales ne sont pas loin…

Pour l'instant, en ce qui concerne l'enseignement, les rumeurs les plus folles courent et paniquent les directions qui se contredisent entre-elles. La Fédération des enseignants genevois estime donc qu'il y a quelques rappels importants à formuler et des chiffres à produire. Il convient tout d'abord de redire que toutes les alertes ont été données depuis longtemps par le corps enseignant qui a signifié très clairement qu'il ne serait pas possible de continuer ainsi, avec toujours moins de moyens et plus de tâches à accomplir. Mais, en même temps, malgré des conditions toujours plus difficiles, les enseignants - à l'instar des autres fonctionnaires - ont continué à assurer l'entier des prestations à la population. Ce mérite honore la profession, et nous cause aussi du tort, parce que les usagers, plus ou moins inconsciemment, ont pu adhérer à la fausse idée que l'on peut faire aussi bien avec moins. Dans un sens, le mal est fait. Mais il n'est jamais trop tard pour dire stop. C'est ce que notre devoir nous commande de faire maintenant.

Plutôt qu'une liste, fastidieuse à la longue, des sacrifices déjà consentis, regardons la réalité telle qu'elle se présente pour la rentrée. Dans le primaire, le nombre d'élèves passe très exactement de 34'133 à 34'278, soit 145 élèves de plus! Les prévisions pour le Cycle d'orientation et le post-obligatoire sont respectivement de 450 et 550 élèves supplémentaires! Soit 1'150 élèves de plus pour les trois ordres d'enseignement… Et tout cela sans aucun nouveau poste? Sans achever les constructions nécessaires? Allons donc, c'est pire que cela! Pour tenir compte des extravagances de l'accord signé par l'Entente - qui a le culot de prétendre vouloir préserver l'enseignement - les actuels scénarios à l'étude envisagent bel et bien la suppression de postes! "Fermer une école, c'est ouvrir une prison" dit le slogan qui inverse la citation de Victor Hugo. Est-ce cela que veut la population? Mais où trouvera-t-on les crédits pour Champ-Dollon 2 et 3 (qui seront vite surpeuplés)? Arrêtons cette politique de l'autruche qui pare au plus pressé et ne sait parler que de coupes budgétaires.

L'école est un investissement, battons-nous pour la garder. La dégradation de ces dix dernières années, symbolisée par le coût de l'élève du primaire qui a diminué de 30%, ne peut plus durer. Et que l'on ne vienne pas nous dire que notre lutte n'est motivée que pour sauvegarder nos privilèges - qui relèvent plus du fantasme qu'autre chose. Les enseignants du PO qui sont les moins bien payés de Suisse (26e rang) en savent quelque chose… Non, soyons sérieux. Nous dénonçons l'inconséquence du Parlement parce que nous savons que si nous laissons libre cours aux projets de démantèlement de l'Etat social, des générations d'élèves seront dramatiquement touchées. Et la société paiera à prix très fort l'indigence programmée aujourd'hui. Il est primordial de combattre l'échec scolaire, non de fabriquer des laissés-pour-compte!

Nous manifesterons massivement notre refus de cette politique du pire les 10 et 24 juin prochains, et nous userons de notre droit de grève, début septembre, si la situation ne s'est pas débloquée. La population et les parents nous ont largement soutenu lors des grèves des 4 et 14 mai, alors, rejoignez-nous le jeudi 10 juin, à 17 heures à la Place Neuve, nous défilerons ensemble dans les rues de Genève!

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